Intervention / Altérités et résistances à l’épreuve du genre en méditerranée

Nous avons eu la chance d’intervenir au MUCEM dans le cadre d’un séminaire de recherche. Voici un extrait de notre intervention.

Héloïse

Parlons des origines : Deux femmes artistes se rencontrent dans une exposition plurielle, à travers la lecture de leurs œuvres respectives. On trouve un équilibre des sens chez Marlene et un mouvement des chairs chez moi. C’est l’envie de détruire de Marlene qui a déclenché cette collaboration : détruire, c’est plus fort qu’effacer, c’est enlever de la surface de la terre sa création. La destruction, je connais car je détruis mon support avant de créer dessus, mais c’est dans cette destruction, qu’il se révèle ; c’est ce qui s’est produit. Cet abandon d’un tableau de Marlene voué à l’anéantissement s’est révélé créateur pour moi. Elle a levé le voile de l’ego sur son œuvre, « fais en ce que tu veux ». Lever le voile de la peur de l’artiste qui recrée mille fois l’œuvre dans sa tête pour la donner à l’autre, à autrui, à l’altérité et une sorte d’inconnu. La naissance d’une œuvre se crée lorsque l’artiste et ses questions rencontre son support. Ici, c’est un face à face de deux artistes qui donnent naissance, grâce au hasard et à l’incertitude.

Marlene

Au moment d’une naissance, il est courant de donner un nom. On parle de naissance de deux personnes sur un support, mêlé de gestes, techniques, regards, un accouplement de bagages artistique de deux personnes. Aucune de nous ne souhaite créer du « Héloise et Marlene » et d’en faire une identité propre, nous ne sommes plus ces deux artistes. C’est une nouvelle entité qui se forme avec nos œuvres. Nos œuvres parlent, et parlent de Femme, elles parlent à travers nous, artistes. Artémis, c’est une image qui parle à tous, insaisissable, un mythe, une légende, invisible, impalpable, non concrète. C’est cet immatériel qui se crée entre nous deux, dans nos œuvres et qui se définit ici dans Artémis. Penchons-nous un instant sur ce qu’est Artémis, la déesse, ses paradoxes, sa place de femme un peu hors norme. Déesse accompagnant les femmes vers la vie mais aussi vers la mort, Artémis est celle aussi qui massacre et celle qui sauve. Elle chasse pour satisfaire un besoin vital, une prise de risque, une implication totale de soi, chasser, c’est sanglant. Chasser, c’est apprivoiser son instinct, c’est retrouver son animalité.  Elle sauve pour protéger le corps des femmes qui l’entourent, pour protéger leur dignité et leur intimité. Artémis, c’est plus que la « déesse de la chasse », elle est celle qui fait le lien entre la nature et la culture. C’est l’entité du paradoxe, du duel, de la dualité, assez violente. 

Héloïse

La symbiose que nous vivons lors de la création, c’est bien plus que travailler avec un autre. La puissance silencieuse que nous expérimentons se devait d’avoir un nom qui montre dualité, violence, brutalité, paradoxe. Le choix d’Aartemis, c’est aussi une référence à la peintre Artemisia Gentileschi, une des premières femmes peintres reconnue en son temps. Pour finir, deux A pour marquer graphiquement une nouvelle fois cet autre, cette dualité : 1 A plus, tranchant et l’autre plus rond. Paradoxe constant. Le paradoxe perdure dans la multiplicité des techniques que nous maîtrisons : nous travaillons sur toile, sur bois, sur carton gris et sur papier. Nos toiles, que vous ne verrez pas ici, sont dédiées au portrait, les croquis sont des réappropriations de l’histoire de l’art et les bois et les cartons sont dédiés à l’expérimentation et au corps. 

Nous avons un intérêt commun sur tout ce qui constitue l’autre et son lien avec soi. Je travaille autour des strates, des différentes couches qui nous constituent et autour de l’inconscient et des rêves. Ces couches je les travaille à travers un processus sensible du support, des réactions entre différentes techniques ou encore à travers des recherches plastiques des lieux ou des modèles représentés. Marlène a fait des études d’anthropologie avec un intérêt fort pour l’anthropologie des émotions. Elle y a embarquée sa méthodologie d’entretien avant de travailler sur les émotions de ses modèles, qui se mélange aux siennes sur la toile en créant des portraits avant d’en créer des nouvelles par le biais du spectateur. Nous créons sans échanger avec peu de concertation entre nous. Nous nous faisons entièrement confiance. 

Marlene

Selon Alfred Gell, dans son livre L’art et ses agents, ce qui donne un sens à un objet d’art, ce n’est pas le beau, c’est l’intentionnalité. La sculpture, les performances, le croquis, la peinture, tout art est fait avec un but à atteindre. Mettre une intention dans une œuvre d’art, c’est se mettre au service de la société. Nous utilisons qui nous sommes pour parler de cette dernière. L’art a toujours été un formidable système d’action, un ensemble relationnel où l’artiste, l’entité représentée et le destinataire peuvent communiquer. Nous voulons penser l’art en terme de relation plus que comme un support de relation symbolique ou esthétique. Comme un outil, l’art va servir à transformer le monde et non pas à l’embellir. L’émotion révélatrice ressentie par le spectateur construit l’œuvre. Les qualités plastiques ne sont pas au fondement de cette émotion.C’est de la substance de l’objet et de son intériorité que naît l’émotion.  

Cette émotion, nous voulons la mettre au service de la Femme. Notre rôle artistique est de parler d’elle, de manière brutale, crue, honnête, de sortir de cette image lisse et demandée par la société, de la femme superwoman, qui gère tout avec brio, qui est une intellectuelle, qui est bandante et qui ne se plaint pas, qui vit ses émotions dans le silence, qui ne doit pas faire de vague. Une femme qui s’exprime trop fort devient « agressive » ou « hystérique » ou « castratrice ». Agressons, hystérisons, castrons alors. Donnons de la visibilité à la violence, à la matière, au granuleux, à l’âpre, autorisons nos corps à ne pas être que de la matière parfaite, sans vergeture, sans cicatrice, sans souffrance. Montrons cette souffrance, cette humanité, cette féminité par le sang, par la graisse, par le muscle, par l’envie de sexe, par la non-envie de sexe, par l’envie de maternité ou de non maternité. 

Héloïse

Maintenant, posons-nous quelques questions : 

En quoi une image transgressive du corps peut-elle changer la société ? Comment représenter une image sensible d’une entité qui est le féminin ? En quoi le passage par la destruction amène-t-il à une construction sensible du féminin ? Et surtout, en quoi l’exploration du féminin permet-elle et nourrit elle l’émergence d’un corps sensible sociétal, plastique et artistique ?

Nous voulons ouvrir la présentation de nos travaux par une citation de Michel Foucault, dans La peinture de Manet, que nous pouvons transposer sur les croquis et les tableaux qui vont suivre : 

« Elle n’est nue que pour nous, puisque c’est nous qui la rendons nue et nous la rendons nue puisqu’en la regardant, nous l’éclairons, puisqu’en tout cas, notre regard et l’éclairage ne font qu’une seule et la même chose. » 

Maintenant,commençons par les croquis.

Chaque croquis est une référence à une œuvre dans l’histoire de l’art. Faire référence, c’est établir et mettre en valeur un lien entre une personne et quelqu’un ou quelque chose dont elle tire son origine, sa ressemblance. Nous nous inscrivons dans une lignée artistique par ce biais. En revanche, le sujet n’est pas le même : nous réactualisons ces corps en les dépossédant d’un notion qui nous déplait : celle de la muse et de leur visage. Être muse, c’est être passive, c’est être un corps au service de l’autre. L’absence de visage permet de concentrer l’émotion de celui qui regarde autre part et de redonner une expression au corps. 

Marlene

Aussi, montrer le corps nu d’une femme, encore aujourd’hui, est un acte presque politique dans une société où les injonctions sont omniprésentes sur ce que nous pouvons montrer, porter et comment. Nous dépouillons les femmes de leurs artifices quotidiens et nous les montrons nues, sans autre intention que de montrer une vérité, dans une société où le corps exposé sert de support soit à la jouissance de l’autre, soit de cintre pour vendre, soit doit être caché suivant les codes décidés par le patriarcat. 

(…)

Une exploration est une Action d’appréhender quelque chose par les sens pour en connaître les qualités. En partant de nous, femmes et artistes, nous portons un regard singulier sur nos expériences et sur celles qui nous entourent, ou qui constitue notre patrimoine visuel, notamment dans l’histoire de l’art. Aller au delà de l’esthétique, au delà de ce qui est agréable pour les yeux pour garder une intention forte, pour provoquer une émotion agréable, dérangeante, pour vous faire réfléchir et ressentir, pour vous permettre d’accéder au corps sensible et peut être d’une certaine manière, d’accéder aux interrogations, aux violences, aux émotions, aux histoires des femmes qui ont fait l’Histoire avec un grand H et un petit h, des femmes qui ont été ignorées, dénigrées, parfois aimées, parfois violentées, d’accéder à votre histoire vis à vis du corps, vis à vis de votre position face à la nudité des œuvres et d’une certaine manière, interroger votre position intime, sensible face à votre propre corps dans cette société complexe, parfois maltraitante, parfois enivrante. La beauté et la laideur de l’humanité se cachent dans ses paradoxes et l’art n’est-il pas un outil formidable pour les observer, pour les analyser, pour les dénoncer ou les comprendre, pour les porter à la vue de tous mais surtout, les vivre et les ressentir ? 

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